Interview

Pablo Recourt

Grimpeur depuis 20 ans et mordu de vélo

© Photo Gilles Charlier

⁠Peux-tu nous dire comment l’escalade est entrée dans ta vie ?

Moi c’est Pablo, j’ai 27 ans et je grimpe depuis 20 ans, j’ai commencé gamin parce que j’avais beaucoup beaucoup d’énergie et que je grimpais partout, aux chambres, aux portes, aux arbres, sur les bâtiments etc. et qu’il fallait trouver un peu un sport pour nous canaliser donc mes parents m’ont mis dans une salle d’escalade.
Il faut savoir qu’en Belgique il y a pas mal de salles d’escalade, c’est un sport assez
courant.
Donc voilà j’ai commencé comme ça et je me suis jamais vraiment arrêté et donc mes
parents ne grimpent pas du tout, enfin je ne viens pas du tout dans le milieu de grimpeur, je me suis un peu fait par moi-même et puis j’ai fait de la compét’ durant mes années jeunes et puis vers 17-18 ans je commence à découvrir la falaise et maintenant je ne fais plus que ça, c’est vraiment ce qui m’excite le plus.

 

Qu’est-ce qui te motive à sauter le pas et à changer d’approche ?

Mes parents m’ont toujours éveillé au respect. Des autres, de soi, de ce qui nous entoure. C’est une valeur qui m’a guidé dans mes choix de vie. En escalade, j’ai très vite été sensible à l’impact que pouvait avoir ma pratique. Il y a 3 ans, j’ai eu un gros déclic. Je finissais mes études d’ingénieur, je voulais acheter un van et partir voyager. Mais au fond de moi quelque chose sonnait faux. Partir loin, passer d’une falaise connue à l’autre, consommer l’escalade, pour moi ça ne s’ancrait pas dans un imaginaire de voyage.
Plus ou moins au même moment, j’ai acheté un bon vélo et j’ai commencé à rouler. Je me suis vite rendu compte qu’à la simple force de mes jambes, je pouvais faire de la distance. Et beaucoup ! C’est comme ça que je suis parti explorer un inconnu plus proche, plus lentement. J’ai fait un tour des falaises de France durant 6 mois, à la recherche du plus beau 8a du pays.

Grimper, même si c’est un élément au cœur de ma vie, n’est qu’un grand jeu. Si notre pratique en vient au détriment des autres – humain·es, faune, flore, écosystèmes, planète – pour moi ça n’a pas de sens.

Aujourd’hui changer d’approche c’est devenu un moteur d’émancipation. Tu transformes une simple sortie falaise en une véritable aventure ; avec ses challenges, ses surprises, ses joies, ses émotions. C’est tellement plus riche ! Le vélo-grimpe est une incroyable manière d’apprendre à se connaitre dans ses forces et ses limites, de se connecter aux territoires, au vivant, d’ouvrir les champs des possibles.
Je n’oublie jamais que Grimper, même si c’est un élément au cœur de ma vie, n’est qu’un grand jeu. Si notre pratique en vient au détriment des autres – humain·es, faune, flore, écosystèmes, planète – pour moi ça n’a pas de sens. Continuer à prendre l’avion pour aller passer 15j sur un bloc à l’autre bout du monde, grimper sans s’ouvrir à ce qu’il y a autour, dans une dynamique de capitalisation de son propre plaisir, c’est absurde. Quitte à faire des choses absurdes, autant réinventer les règles du jeu et faire en sorte que notre pratique soit le plus durable possible, en respectant ce qui nous entoure.

Que retires-tu lors d’une sortie en mobilité douce ?

Faire de l’écopoint, et spécifiquement le vélo-grimpe, c’est rajouter une nouvelle dimension à mes trip. Je parle de trip ici, car même partir grimper à la journée devient une micro-aventure.
Quand tu pars grimper en voiture, tu passes à côté d’une multitude de riches expériences. D’une part, il y a ce que tu vis intérieurement à vélo : la connexion à ton corps, à tes émotions. D’autre part, il y a une reconnexion au territoire. À vélo, tu prends conscience des distances, de l’environnement (plus ou moins) proche de la falaise, de la faune et de la flore qui l’entoure, des éléments. Tu sens les odeurs, le vent, le soleil. Tu prends conscience des détails qui font la beauté du lieu. Et tu cultives un éveil qui te fait apprécier la grimpe d’autant plus, car tu es connecté à ce qui t’entoure.
Un simple exercice pour comprendre ce dont je parle, c’est d’essayer de changer ton regard lors de ta prochaine marche d’approche. Plutôt que de te concentrer sur tes pieds en marchant vite, je te propose de ralentir et d’observer un peu plus ce qui t’entoure quand tu marches. Les fleurs, les insectes, les paysages. Tu remarqueras ensuite à quel point ta grimpe est présente, connectée. Et à quel point tu te souviendras encore plus de cette journée et de ce lieu.
Faire de l’écopoint, c’est aussi un incroyable outil d’empouvoirement de soi. Quand tu arrives à la falaise par ta propre force, ton corps est envahi par un sentiment de fierté. Tu te sens puissant·e, capable, et libre. Tu ne savoureras jamais autant ta grimpe qu’après l’avoir attendu durant des kms de vélo. Et tu ne seras jamais autant fier d’une croix qu’avec 40km dans les pattes.

Comment ta manière d’appréhender la montagne, la falaise, la pratique évolue avec la mobilité douce ?

En écopoint, il y a un rapport à l’effort et à la performance qui est très différent. Dans le sens où tu expérimentes un effort qui est plus global. C’est une super manière d’apprendre à connaître son corps, gérer la fatigue et grimper différemment, dépendamment des ressources qu’il te reste. Tu développes d’autres qualités, notamment mentale. Et c’est trop intéressant en fait, ça ouvre plein d’autres manières de jouer l’escalade. C’est ça ré-inventer la performance !
Aujourd’hui, définir une croix basée seulement sur la cotation a peu de goût selon moi. Tandis que performer en défendant tes valeurs, en étant en alignement avec ton corps et ta tête car tu connais mieux tes limites, en respectant ce qui t’entoure, et en vivant une belle aventure, ça a beaucoup plus de saveur. Et c’est d’ailleurs ce qui crée les meilleurs souvenir. Il n’y a qu’à analyser les actus. Un·e grimpeur·euse qui enchaine un énième 9a dans une tierce falaise ça impressionne, mais ça s’oublie vite. Un couple de grimpeur·euse qui traverse l’océan à la voile (exemple au hasard) pour essayer une grande voie, même s’il n’y a pas d’enchainement (la première fois), ça marque les esprits. Ce sont des histoires qui font rêver longtemps.

Selon toi, quelle est l’escalade de demain ?

Je ne sais pas de quoi l’escalade de demain sera faite. Mais je souhaiterai qu’il y ait une prise de conscience globale et générale : nos écosystèmes sont très fragiles et ils le deviennent de plus en plus.
Si l’on veut continuer à jouer et à se faire plaisir dehors, il faut réinventer les règles de notre pratique. Il faut changer l’approche capitaliste prédominante d’aujourd’hui. Les falaises ne sont pas qu’un terrain de jeu, elles sont vivantes. On se doit de préserver nos environnements et inventer des règles durables, afin de préserver ce qui nous entoure.
L’escalade n’est qu’un sport, mais je suis assez persuadé que changer son approche ici – en commençant par une chose qui nous tient à cœur – est une porte d’entrée pour toucher l’individu en profondeur.

Si l’on veut continuer à jouer et à se faire plaisir dehors, il faut réinventer les règles de notre pratique. Il faut changer l’approche capitaliste prédominante d’aujourd’hui.

Changer d’approche, c’est se changer soi et sa manière d’être dans son rapport au monde. Et c’est comme ça qu’on change le système, en commençant par toucher l’individu. Et changer individuellement, c’est plus facile lorsque ça touche à quelque chose qu’on aime : une pratique, une falaise, une communauté qu’on chérit et qu’on veut protéger. Et qui sait, ce changement s’étendra au monde entier !

Quels conseils donnerais-tu à un·e grimpeur·se qui hésite à partir en mobilité douce ?

Je conseillerai de commencer par quelque chose de simple. Pour découvrir de nouvelles règles de jeu, ça ne sert à rien de commencer par étudier les situations les plus complexes. Commencez par des trucs très simples. Aller grimper à la journée juste à côté de la maison, une falaise que tu connais bien. Peut-être commencer par prendre le train jusqu’à la gare la plus proche, puis rouler seulement quelques kilomètres. C’est déjà une belle aventure et tu découvriras les multiples petits plaisirs de l’écopoint.
Puis progressivement, oser faire plus complexes, plus loin. Ca viendra progressivement avec l’expérience : connaitre son matériel, son setup vélo, comprendre l’effort du vélo, la logistique train, etc. C’est alors que les champs des possibles s’ouvrent !
Surtout, ne pas oublier que tout ça ce n’est qu’un jeu et qu’il faut se faire plaisir. Il n’y a pas de règles, libre à toi de faire ce qui te fait kiffer. Si c’est grimper après beaucoup de train et un tout petit peu de vélo ou faire 300 km de vélo et grimper complètement shooté aux endorphines, c’est très bien !

As-tu une anecdote d’une aventure à nous raconter ?

La première fois que j’ai fait de l’écopoint, j’ai trimballé une remorque et 40kg de matos à travers toute la France. C’était génial. Et la dernière fois, je suis rentré de Flatanger (Norvège) en 15j (3500km). J’avais 18kg de matos, vélo compris. C’est génial aussi. Comme quoi, il n’y a pas de règles, si ce n’est que de kiffer un max et de faire les choses avec amour et respect.
J’invite tout le monde à rejoindre ce mouvement car c’est juste tellement riche en termes de vécu, d’émotions, de rencontres. On est une communauté grandissante, et ça fait tellement plaisir à voir. Chaque nouveau projet vélo-grimpe donne plein d’espoir ! Venez partager, rencontrer, et réinventer les règles du jeu avec nous !

As-tu un prochain projet dont tu voudrais nous parler ou nous teaser ? Ou alors une anecdote drôle d’une aventure ?

Je rentre tout juste de Flatanger en Norvège. On y est allé en bateau à voile, encore une autre approche EcoPoint. On a navigué 14 jours et on a grimpé 3 semaines sur place et je suis rentré en vélo en mode ultra distance. Donc pour le coup là j’étais très léger.

Et j’ai pu enchaîner Nordic Flower, un 8c, qui est une de mes plus grosses perf, donc tu vois comme quoi tout est combinable, il faut juste faire un peu différemment.

Et le prochain projet, gros projet, c’est avec Eline Le Menestrel. Elle retourne dans Zahir (8b+), une Grande voie en Suisse. Je l’accompagne et ce sera très clairement en EcoPoint parce qu’on est tous les deux mordus.

Un dernier mot

Un dernier mot, je dirais aux gens qui hésitent de ne plus hésiter, de rejoindre le mouvement parce qu’en fait c’est tellement riche en termes de vécu, d’émotions, de rencontres. C’est vraiment rejoindre une communauté qui est grandissante. Vraiment, moi j’ai commencé, j’étais quasi tout seul. J’ai même commencé avant Eline, donc c’est moi qui ai induit son changement. Et là on est vraiment des milliers

Il y a de plus en plus de projets Vélogrimpe, c’est trop cool. Et donc rejoignez, n’hésitez pas à venir vers les régions, discuter, échanger. Il y a plein de plateformes aussi pour se renseigner sur des infos. Et donc voilà.

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