Interview

Éline Le Menestrel

Grimpeuse professionnelle et activiste

© Photo Guillaume Broust

Peux-tu te présenter et nous dire comment l’escalade est entrée dans ta vie ?

Je suis grimpeuse professionnelle et activiste, j’ai 26 ans et j’habite actuellement à Bruxelles où je fais un master en sciences de gestion de l’environnement.
Je milite pour défendre le vivant et essayer de déconstruire toute une série de structures sociales qui nous empêchent d’être au service des interdépendances qui rendent la planète habitable.
L’escalade c’est de famille chez nous, mes deux parents grimpent, mes grands-parents grimpent, mes cousins grimpent pendant que ma tante grimpe, enfin bon voilà.
Je suis née à Melun et à, 3 semaines j’étais déjà dans la forêt de Fontainebleau. Dès que je pouvais marcher, j’ai commencé à grimper sur les petits blocs, je grimpais un peu comme un enfant.
Enfin, pas comme un enfant d’aujourd’hui qui fait du 9a justement, moi je faisais du 4+ en moulinette comme les enfants normaux.

Qu’est-ce qui te motive à sauter le pas et à changer d’approche ?

Ça fait 3 ans que je vais grimper le plus possible à vélo ou en train-vélo depuis mon choix d’être grimpeuse professionnelle.
J’ai été élevée avec l’idée qu’il faut apporter quelque chose au monde mais quand je grimpe, je grimpe pour moi.
Quand j’ai décidé d’en faire mon métier, ça a commencé à me poser problème parce que je me disais « comment faire pour apporter quelque chose au monde ? ».
C’est là que j’ai décidé d’allier mon métier d’athlète avec une casquette d’activiste.

Quand on regarde l’impact carbone d’un·e grimpeur·se,
le plus important c’est le transport.

Que retires-tu lors d’une sortie en mobilité douce ?

Avant toute chose : un enrichissement incroyable !
Le sport c’est tellement absurde que ça n’a de sens que celui qu’on lui donne.” Guillaume Martin, un cycliste philosophe.

L’escalade et le sport sont, pour moi, des moyens pour explorer d’autres manières de faire société, d’autres manières d’habiter le monde. Pour moi, ça donne du sens à la performance sportive, sans quoi, je la trouve un peu vide.
Ma sœur me dit souvent, ça sert à quoi d’inspirer les gens à faire des choses qu’ils ne pourront jamais faire.
C’est un peu cash dit comme ça, mais il y a une vraie notion de privilège derrière, rien que dans ma position sociale, dans le fait que je ne sois pas handicapée, le fait que j’ai commencé l’escalade très jeune, etc.
J’ai plein de privilèges et donc, inspirer les gens à juste grimper sans questionner mes privilèges, ce n’est pas assez.
Après, d’un point de vue moins théorique et philosophique, ça me fait un bien physique fou de faire du vélo !
J’ai eu un gros accident qui fait que j’ai une cheville fragile. Pédaler, ça m’aide vraiment à prendre soin de ma cheville et à développer mes muscles du membre inférieur.
C’est grâce au fait que je me déplace en train-vélo que j’arrive maintenant à faire des marches d’approche hyper longues avec des sacs lourds et à essayer les grandes voies de mes rêves.

Comment ta manière d’appréhender la montagne, la falaise, la pratique évolue avec la mobilité douce ?

Alors ça, c’est un truc de fou. C’est vraiment un truc qui me fascine parce qu’il y a énormément de choses qui évoluent et que je n’avais pas prévu.
En fait, il y a un biais dans notre cerveau qui fait que c’est beaucoup plus facile d’avoir peur de perdre quelque chose que l’on connaît que de se réjouir de quelque chose que l ’on ne connaît pas.
Par exemple, on peut avoir peur de perdre le confort d’aller grimper en voiture mais par contre, on va avoir beaucoup de mal à se réjouir de quelque chose qu’on ne connaît pas encore, comme la joie d’aller grimper en mobilité douce.
En changeant un aspect concret de ma vie, ma manière de me déplacer, cela a eu un impact sur plein d’autres aspects auxquels je ne m’attendais pas, mon rapport au temps, mon rapport à l’espace, mon rapport au territoire, etc.

Selon toi, quelle est l’escalade de demain ?

Waouh, j’adore cette question, merci ! L’escalade de demain (et d’aujourd’hui !), c’est une escalade politisée, déjà. Je pense que tout est politique, mais le sport en particulier.
C’est une escalade consciente de ses privilèges et au service d’une relation au reste du vivant, humble et durable.
En fait, l’escalade devient un prétexte où le plus important est qu’elle nous permet de nous reconnecter aux interdépendances qui rendent la vie possible : à une conscience des autres espèces, de la nature biotique et ce qui nous entoure et rend ce monde
Et donc, c’est une escalade qui redéfinit la performance, entre autre, où une performance n’est considérée en tant que telle que si elle considère l’impact, environnemental et social, qu’elle a. C’est d’ailleurs le principe même de l’Ecopoint.
C’est aussi une escalade qui prend en compte les inégalités et privilèges, qui cherche à activement les déconstruire, mais aussi à améliorer l’accessibilité financière.

Quels conseils donnerais-tu à un·e grimpeur·se qui hésite à partir en mobilité douce ?

Je leur dirais que c’est normal d’hésiter, justement pour le biais dont je parlais avant.
Et que le plus dur c’est le premier pas.
C’est vraiment le message que je porte : tout le monde ne peut pas aller grimper tout le temps à vélo comme moi, mais que tout le monde peut essayer au moins une fois.
Orelsan il dit si tu veux faire des films t’as juste besoin d’un truc qui filme.
Si tu veux aller grimper à vélo t’as juste besoin d’un vélo et d’un porte-bagages ! Tu iras peut-être un peu plus lentement, tu auras peut-être un peu moins de plaisir pur du vélo, mais ça marche !

C’est beaucoup plus facile d’avoir peur de perdre quelque chose que l’on connaît
que de se réjouir de quelque chose que l’on ne connaît pas

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Ses films et réalisations

À travers ses films et sa présence dans les médias, Éline cherche à faire passer des messages et des valeurs fortes qui prônent une justice sociale et climatique.

Zahir

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